Entretien avec Peter Brook
et Marie-Hélène Estienne

Pourquoi avoir eu envie de reprendre un épisode du Mahabharata, trente ans après la création de la saga ?

Peter Brook : Pour les mêmes raisons qu’il y a en effet déjà trente ans. Cette œuvre n’était jamais venue en occident avant que nous ne décidions d’en faire une adaptation pour le théâtre. J’ai toujours le sentiment que ces décisions ne sont pas vraiment les nôtres, que nous sommes plutôt des instruments pour faire advenir des choses qui nous ont pénétrés profondément et que nous voulons partager. Nous aurions pu théoriquement faire d’autres travaux cette année, nous aurions pu proposer d’autres textes, mais à un moment il nous est apparu clairement que nous devions revenir à cet épisode du Mahabharata que nous n’avions pas abordé à la création.

Marie-Hélène Estienne : En fait, c’est toujours le même processus. Quand quelque chose nous frappe, un questionnement, un texte, une aventure, nous les gardons en nous, ça ne nous lâche jamais. C’est là  et ça peut ressurgir sans préalable. Ce fut le même phénomène avec The Valley of Astonishment. Comme Peter a cette chance inouïe de faire ce qu’il veut quand il veut [Peter Brook est artiste en résidence au Théâtre de Bouffes du Nord à Paris, qu’il a créé et dirigé pendant plus de trente ans], nous avons la liberté de revenir à ce qui nous semble inachevé, et c’est le cas pour Battlefield, qui se situe à la fin de l’épopée et que nous n’avions pas pu traiter alors, car nous avions déjà presque neuf heures de spectacle. Il y a déjà longtemps qu’il nous semblait utile de nous remettre au travail. Il est vrai que les événements que nous vivons depuis quelques années, avec ces guerres de plus en plus nombreuses, résonnaient terriblement en nous et cet épisode du Mahabharata devenait de plus en plus évident à nos yeux.

P. B. : Je n’ai pas la sensation de « revenir » au Mahabharata. Pour moi, il n’y a aucune nostalgie par rapport à une époque merveilleuse que nous aurions vécue. Quand Marie-Hélène a trouvé le titre, Battlefield (Champ de bataille), ça inscrivait le spectacle dans le monde d’aujourd’hui, pas dans celui du passé. 

 

Vous parlez souvent de la richesse du langage dans le Mahabharata

M.-H. E. : Cela tient à l’oralité du texte, qui n’a été écrit que bien après la tradition de sa transmission orale. Ce texte était dit à ceux qui l’écoutait. Il y avait un côté storytelling. Il fallait entretenir l’attention et amuser en même temps. Une grande partie de notre travail avec les acteurs est de faire entendre chaque nuance entre chaque phrase du texte.

P. B. : Il faudrait bannir le mot « répétitions » quand on parle du travail de recherche que nous effectuons car nous ne refaisons jamais deux fois la même chose. Nous ne « répétons » jamais une même phrase de la même façon, jour après jour. Chez Tchékhov et chez Beckett il y a, de manière différente, cette nécessité de faire entendre chaque phrase dans l’entièreté de son sens. Tchékhov met beaucoup de points de suspension entre deux phrases dans une même réplique, pour signifier le passage entre deux pensées. Beckett lui, indique clairement un arrêt en écrivant « pause ». 

M.-H. E. : Il faut que l’acteur se penche sur ce qu’il dit, sur comment il le dit, où est la vérité des mots. Il doit comprendre comment la pensée de son personnage change. 

 

Qu’est ce qui vous a particulièrement touché dans cet épisode ?

P. B. : Ce qui est raconté, le questionnement de ces gens qui, après s’être entretués, s’arrêtent pour se demander : « Et maintenant qu’est-ce-qui se passe ? ». Il y a une phrase que je trouve superbe dans ce texte : « Une victoire est toujours une défaite ». C’est vraiment cette affirmation qui nous a projeté dans ce travail. C’est une question pour Messieurs Obama, Poutine et Hollande. Une vraie question pour eux « aujourd’hui ». Les victoires électorales sont aussi parfois des défaites en raison des promesses non tenues.

M.-H. E. : Une autre chose me semble importante dans ce texte, c’est qu’il affronte le thème de la mort sans détours. Ce qui dans notre monde est devenu impossible. On n’affronte plus la mort en face, on l’évite même. Quand le vieux roi meurt dans le Mahabharata, c’est avec une incroyable dignité, une étonnante humilité. Évidemment, nous ne voulons donner de leçon à personne, juste faire entendre ce moment, cette voix d’un homme face à la mort.

P. B. : Il y a deux mots qui ouvrent un questionnement très riche : le jeu entre « faire face » et « effacer ». La mort est un mystère qui dépasse notre entendement et on peut avoir envie de ne pas s’y confronter, on peut avoir envie de l’effacer.

M.-H. E. : Nous sommes dans une période étrange, où d’un côté il y a ceux qui veulent effacer la mort, parce qu’ils en ont peur et, de l’autre, qui la recherchent et la provoquent. En Asie, le rapport à la mort est très différent. 


Les comédiens que vous avez choisi combinent une intériorité saisissante, une immense liberté et sont dans une très grande proximité avec les spectateurs. Comment arrivez-vous à obtenir tout cela en même temps ? 

P. B. : Il n’y a qu’une personne qui peut vous répondre, c’est Marie-Hélène. Depuis des années, elle a toujours trouvé les acteurs parfaits pour ce travail particulier que nous effectuons sur le plateau.

M.-H. E. : Les choix que nous faisons ne sont pas des choix dont le but serait de réunir les meilleurs acteurs reconnus, qui jouent dans les théâtres en France, en Angleterre, aux États-Unis ou n’importe où ailleurs. Ce sont des choix de cœur et d’intelligence. Nous cherchons des « présences ». Les acteurs avec qui nous répétons travaillent beaucoup, énormément, ils cherchent sans cesse. Peter travaille d’abord avec des êtres humains avant de travailler avec des acteurs, il échange avec eux.

P. B. : C’est très simple, il faut mettre fin à un vrai malentendu qui est là depuis des siècles. Au théâtre, il n’y a pas d’auteur, comme pour un livre, il n’y a pas de metteur en scène. Il y a une équipe, comme au football, qui se prépare longuement, qui est faite d’individualités, mais dans un jeu collectif, dans une pensée collective. Il y a un moment où l’on est touché quand on sent que quelque chose naît vraiment et se révèle. La relation avec le public est essentielle aussi, jamais une bonne répétition ne vaudra le moment de partage avec le public. C’est indispensable. Pour moi, le silence qui souvent s’installe à la fin du spectacle, quand c’est fini, c’est le plus beau moment de partage qui soit. On a le sentiment qu’il n’y a plus de commentaire à faire, le partage a eu lieu. Le théâtre c’est ça et uniquement ça : deux groupes face à face, un qui s’est préparé pour cette rencontre pendant les répétitions et l’autre qui vient écouter et partager le récit. Un acteur, c’est un conteur. La réalité du théâtre c’est « l’immédiat ».

M.-H. E. : Il faut du temps, de l’écoute, du don de soi.

 

Quelle place donnez-vous au musicien qui est présent avec les acteurs sur le plateau ?

M.-H. E. : C’est un peu Peter sur le plateau. Il écoute tout, il « sent » la représentation. Il perçoit les moments où il y a une baisse de tension, il aide les acteurs à tenir un rythme, une concentration indispensable.

P. B. : Vous savez, les plus grands chefs d’orchestre sont ceux qui ne font quasiment pas de geste quand ils dirigent. Avec peu de gestes, ils ajoutent juste un supplément de qualité d’écoute, qu’ils transmettent aux musiciens. 

M.-H. E. : Le musicien est là depuis le début des répétitions, tous les jours. Il était déjà là dans la grande version du Mahabharata. Il n’a pas composé une partition comme le font les compositeurs. Il sait où il va bien sûr, mais en étant à l’écoute des acteurs. Ce que l’on entend est vraiment chaque jour différent, plein de nuances pour rester en lien avec les acteurs, avec ce qu’ils offrent chaque soir de différent. Comme nous modifions parfois des moments du spectacle, car nous travaillons toujours pendant les représentations, il modifie aussi son jeu musical. 

 

Les acteurs avec qui vous travaillez pour Battlefield sont anglo-saxons. Est-ce un travail différent que celui que vous faites avec les acteurs français ?
P. B. : Non. Personne n’est parfait et il n’y a pas de meilleure qualité chez les uns ou chez les autres. Simplement, il me semble que les acteurs Anglais et Français ont développé un petit aspect seulement, une couleur de l’éventail possible du jeu d’acteur, chacun en fonction de leur tradition théâtrale. Quand nous sommes allés en Afrique, nous avons découvert des gens qui n’avaient aucune préparation, sans école de théâtre, sans rien, mais avec une forme d’ouverture intérieure, un don, qui amène au-delà de ce que les techniques d’apprentissage peuvent offrir. Nous travaillons avec des acteurs noirs pour Battlefield, mais très souvent nous avons réunis des acteurs d’origines différentes. Il est vrai que les mouvements de colonisation, en faisant croire qu’il y avait une supériorité de nos civilisations occidentales, ont laissé des traces terribles.

M.-H. E. : Quelle que soit l’origine des acteurs, nous les choisissons avec grand soin, en prenant notre temps. Charles Dullin parle de cette présence primordiale, celle de l’acteur et celle du public en réponse, et de cet échange nécessaire pour qu’advienne vraiment le théâtre. Nous ne travaillons pas avec des acteurs qui « projettent » car ils nous semblent que pour établir une complicité il faut une vérité, un naturel absolu. Tout ce qui est artificiel dans le jeu de l’acteur est banni dans notre travail. Mais ce naturel se travaille et ce n’est pas pour rien que nous avons toujours dit que notre lieu de représentation, le Théâtre des Bouffes du Nord, était un lieu de « recherches ». Nous cherchons sans cesse et quand nous effectuons une tournée, nous sommes très attentifs aux lieux, à l’implantation de notre scénographie, au son, à la lumière, à tout ce qui participe à établir ce lien unique entre les acteurs et les spectateurs. 

 

Entretien réalisé par Jean-François Perrier le 31 mars 2016

pour la Comédie de Clermont-Ferrand.