Entretien avec Thomas Ostermeier
pour La Mouette

Lorsque nous nous étions rencontrés pour parler de Richard III à l’occasion du Festival d’Avignon 2015, que vous allez présenter plus tard dans cette saison de la Comédie, vous m’aviez dit que votre désir de choisir ce texte venait de ce que vous aviez enfin le bon comédien, Lars Eidinger,  pour jouer le rôle titre. Est-ce le cas pour La Mouette ?

Thomas Ostermeier : Je ne peux pas faire un projet de théâtre si je n’ai pas les comédiens que je juge capables de jouer la pièce que je choisis. Avec La Mouette c’est évident d’autant que je voulais depuis longtemps revenir à ce texte qui me touche particulièrement, puisqu’il parle du théâtre, de l’art et de l’amour. Lorsque j’ai dîné avec les comédiens qui jouaient dans Les Revenants le soir de la dernière représentation, en les regardant, je les distribuais déjà, dans ma tête, dans certains rôles de La Mouette. Il y avait pour moi une évidence dans l’idée de poursuivre une aventure avec ces comédiens.

 

Avez-vous travaillé de la même façon sur La Mouette et Richard III  ?

T. O. : Non, car il n’était pas question de refaire la même chose avec deux textes aux formes et aux enjeux si différents. De plus, les conditions de répétitions – au Théâtre National de Strasbourg – n’étaient pas les mêmes que celles que j’ai à Berlin dans mon théâtre de la Schaubühne. En Allemagne, les acteurs de mon ensemble jouent tous les soirs un spectacle différent, puisque nous sommes un théâtre de répertoire, comme peut l’être la Comédie-Française. Donc nous répétons seulement jusqu’à 16 heures maximum. En France, j’ai pu répéter huit semaines avec des acteurs et une équipe technique entièrement disponibles, qui n’avaient pas dans la tête les personnages qu’ils avaient interprétés la veille ou qu’ils allaient interpréter le soir même. C’est une chance pour moi. De la même façon, j’ai pu enchaîner deux semaines de travail en été pendant lesquelles nous avons vraiment insisté sur les personnages en utilisant des méthodes nouvelles comme le storytelling, l’image de famille et l’exercice de répétition de Sanford Meister, proche de ce que faisait Stanislavski. Ces moments ressemblaient un peu à une colonie de vacances avec jeux organisés. Nous étions très loin du travail à la table, préparatoire au passage au plateau. On pouvait croire que nous avions oublié la pièce mais en fait dans ce workshop, nous sommes allés assez profondément dans les enjeux de chaque personnage. Nous avons filmé ce travail, qui sera présenté sur Arte. 

 

En quoi consiste ce que vous appelez le storytelling ?

T. O. : Il s’agit de travailler sur les propres histoires des acteurs, sur leur biographie. Je veux être au plus proche de la « vraie vie » des acteurs qui vont être sur scène. C’est à partir de cela que nous construisons le spectacle. Devant l’acteur, il doit y avoir l’être humain qu’il est vraiment. Ils doivent se servir de leur propre expérience de la vie et ne pas projeter une idée qu’ils ont sur leur personnage ou sur la pièce. Je ne trouve pas ça intéressant du tout. Je n’ai pas envie, là où j’en suis de mon travail, de donner des avis, des opinions sur les œuvres d’art que sont les pièces que je mets en scène. Je cherche la véracité du jeux, la véracité des êtres humains qui sont sur scène avec leurs passions, leurs désirs, leurs angoisses. Par exemple, en ce qui concerne Valérie Dréville, jouer Arkadina, l’actrice dans le mitan de sa vie, l’obligeait à se questionner très personnellement sur elle-même. Les résultats de ces moments de retour sur soi, présentés ensuite aux autres acteurs, sont bouleversants. On pourrait écrire des dizaines de scenarii avec ces récits.


Est ce pour cela que vous laissez à certains acteurs des moments d’improvisation en toute liberté ?

T. O. : Oui. Ils parlent de ce qu’ils veulent, en improvisant différemment tous les soirs, parfois sur le même thème mais traité autrement. Ils parlent directement au public et reçoivent donc des réponses  immédiates, ce qui bien sûr peut leur faire peur. Au début c’était très difficile pour eux, mais maintenant ils sont vraiment heureux de ces moments bien à eux qu’ils doivent maîtriser. En fait, nous ne faisons que reprendre ce qui existait dans la musique baroque, qui permettait ces moments d’improvisation de la part des musiciens, et ce qui existait à l’époque de Shakespeare et certainement chez Molière. Il faut dire qu’il y avait à l’époque des acteurs possédant une aura extraordinaire que le public mettait sur un piédestal. 

 

Et en ce qui concerne l’image de famille ?

T. O. : C’est assez proche du storytelling, puisque je demande aux acteurs de se placer du point de vue de leurs personnages pour faire une photo de famille, avant puis après les événements auxquels ils sont confrontés. Par exemple, avant l’arrivée de Trigorine, l’auteur, puis après son arrivée, qu’est-ce qui change pour Tréplev ? On joue sur les émotions qui vont nourrir les personnages, des émotions qui resteront pendant toutes les représentations.

 

Qu’en est-il de la méthode Sanford Meister ?

T. O. : Sa méthode permet aux acteurs de communiquer vraiment sur scène, comme dans la vraie vie, d’être très à l’écoute de l’autre et donc de pouvoir lui répondre dans la dynamique de la situation. Je pense que pour des pièces aussi connues que La Mouette, cette méthode permet de donner un nouveau regard sur les scènes qui se succèdent. On les reconnaît bien sûr au début, mais le spectateur doit  ensuite être transporté un peu ailleurs, là où il n’a pas l’habitude d’être amené. On entend autre chose, on découvre d’autres sentiments, d’autres émotions, d’autres traits de caractère pour chacun des personnages.

 

Dans le spectacle, vous faites référence à un autre texte de Tchékhov, le récit de son séjour de trois mois au bagne de l’île de Sakhaline, en 1890. Pourquoi ?

T. O. : Parce que Tchékhov a écrit que ce voyage l’avait transformé pour toute sa vie et qu’il n’est pas pensable que cette terrible aventure ne soit pas en arrière fond de son œuvre. Après son retour de l’île, il a continué toute sa vie à envoyer des livres aux bagnards.

 

Comment avez-vous procédé pour la traduction de ce texte ?

T. O. : Il y a d’abord eu une version allemande, lorsque j’ai monté La Mouette pour la première fois à Amsterdam, dans le théâtre dirigé par Ivo van Hove. J’ai retravaillé cette traduction, qui a ensuite été traduite en français, puis j’ai confié à Olivier Cadiot, qui parle allemand et qui avait avec lui quelqu’un qui parle le russe, le soin de faire la version définitive. J’aime le style d’Olivier Cadiot, son intérêt pour le langage quotidien, sa façon de le retravailler. Le fait que ce soit un poète me permet d’avoir un texte élaboré avec une grande attention, que les acteurs ont adopté sans aucun problème. La partie des improvisations ne correspond évidemment pas à Tchékhov et donc pas à Olivier Cadiot.

 

Entretien réalisé par Jean-François Perrier le 1er avril 2016

pour la Comédie de Clermont-Ferrand.