Entretien avec Thomas Ostermeier
pour Richard III

Entretien avec Thomas Ostermeier pour Richard III

 

Pourquoi avoir choisi aujourd’hui de mettre en scène Richard III de William Shakespeare ?

Thomas Ostermeier : C’est toujours un ensemble de raisons qui justifie les choix. Pour ce Richard III, il y a la présence à mes côtés du comédien Lars Eidinger, avec qui je travaille depuis longtemps et il me semblait que c’était le bon moment pour lui de jouer ce rôle. Il y a la pièce bien sûr, son sujet, sa construction et son écriture. Depuis quelques années, j’ai vu se multiplier des spectacles à partir de textes contemporains ou à partir d’improvisations sur le plateau, qui semblaient toujours savoir où était le bien et où était le mal en l’homme ou dans le monde, et souvent avec une certaine arrogance. J’ai donc eu envie de présenter une pièce où ces frontières bien/mal n’étaient pas bien définies.

Il fallait dépasser le volontarisme de ceux qui dénoncent le mal et encouragent le bien, et la bonne conscience qui peut en résulter. Ce politiquement correct ne m’intéressait plus. J’ai donc choisi une pièce totalement amorale pour me confronter à l’abîme qui se révèle à l’intérieur de chaque être humain. Je voulais comprendre comment Richard peut séduire les spectateurs alors qu’il se présente avec franchise et sans artifices comme un homme aux actes particulièrement noirs. Il est un diable avec qui cependant le public peut pactiser.

 

Quelle séduction Richard exerce-t-il ?

T. O. : La séduction par la parole, par les mots, la séduction à travers une incroyable manipulation. Richard ment et torture dans un monde qui lui laisse cette possibilité. Richard enlève ses masques les uns après les autres mais jamais on ne découvre la vérité de ce qu’il est, cette vérité qui pourrait se cacher derrière.

 

Cette séduction est-elle facilitée par votre scénographie qui, dans le décor original créé à la Schaubühne, met les acteurs dans une très grande proximité avec le public ?

T. O. : Depuis mes débuts comme metteur en scène, j’ai toujours été intéressé par le rapport entre la scène et le public. Je ne fais pas un théâtre d’images, je n’ai pas besoin d’une distance pour que le public perçoive la composition de ma mise en scène. Je souhaite que le public se sente avec les acteurs, parmi les acteurs et les personnages qu’ils interprètent, vraiment à côté d’eux. En plus je déteste la déclamation, la profération des textes. Je veux un jeu « vrai », dans une grande intimité. Un critique russe venu voir le spectacle a dit : « On est à la fois dans une chambre et dans une cathédrale. » J’aime cette idée ; je crois que Shakespeare doit vraiment être entendu par moments dans l’intimité et à d’autres moments dans un mouvement ample et majestueux.

 

Par cette intimité, le public devient-il complice d’un Richard très humain dans son inhumanité?

T. O. : C’est exactement ce que nous avons cherché à faire avec Lars Eidinger depuis le tout début de notre travail. Questionner le public et lui demander : « N’avez-vous jamais eu envie de faire ce que fait Richard ? », « N’avez-vous jamais eu envie de commettre des actes moralement répréhensibles ? », « De vous venger, de tuer, de mépriser ? ». Toutes actions que les contraintes sociales et morales, heureusement, empêchent. Mais nous sommes au théâtre dans un espace libre où la catharsis est possible, où l’on peut jouer avec nos instincts les plus sombres pour, peut-être, nous purifier, nous libérer.

 

Richard III est une tragédie historique qui fait suite à la trilogie Henri VI. Le contexte historique est-il important pour vous ?

T. O. : Nous l’avons étudié et nous avons voulu le rendre lisible dans notre travail, malgré la complexité familiale et politique de l’histoire. Mais au cœur de notre travail sur Richard III, nous nous sommes vraiment attelés aux deux sujets qui nous paraissaient les plus importants : le pouvoir et le désir. Richard utilise le désir pour arriver à ses fins politiques. Il fallait que le public soit fasciné par cet être humain, qui est laid mais qui dégage un pouvoir érotique certain, mêlé à une aura incroyable. C’est le mystère de la pièce qui, je crois, parle de tous les handicaps que nous pouvons avoir, que nous avons accumulés dans les moments terribles de notre vie (désamours, frustrations professionnelles ou personnelles…). En partant de ce constat, on peut donc s’identifier à ce Richard.

 

Mais Richard est un être à part dans le monde qui l’entoure. Son isolement n’est-il pas volontaire?

T. O. : Oui, c’est un misanthrope. Après la victoire qui met fin à la guerre des Deux Roses, dans la fête que nous avons imaginée et qui a lieu sur le plateau, Richard est là mais ne participe pas vraiment à cette fête qui peut sembler forcée. Il regarde, il jauge et il voit un monde qui a envie d’être manipulé, ou tout au moins qui est prêt à l’être, sauf sans doute la reine Elizabeth, la reine Marguerite et le petit prince. La preuve en est la fameuse scène avec la reine Anne, mariée avec le futur roi, mais surtout fille du seigneur le plus puissant d’Angleterre, Warwick, qui a tout perdu au sein de la classe dominante. Richard la séduit en lui proposant de retrouver ce statut privilégié. Il sait à quel endroit son discours peut être entendu.

 


Le monde de Richard est souvent présenté comme celui de la folie, celui d’un psychopathe dangereux enfermé dans ses délires. Est-ce convaincant pour vous ?

T. O. : Non pas du tout, car il faut être intelligent pour en arriver là où Richard arrive. S’il n’était qu’un fou en liberté, il ne  pourrait pas séduire par la parole, par sa simple présence. Il est plus nihiliste que psychopathe. Bien sûr la folie fonctionne sur scène car il est plus facile pour les acteurs de la jouer de manière très extériorisée que d’en rechercher les mécanismes profonds. Qu’est-ce qui fait agir Richard ? Quelles sont ses contradictions ? Dans quelques années je pourrais faire une mise en scène différente de Richard III en creusant ailleurs dans la personnalité de ce héros, comme je pourrais le faire pour Hamlet. C’est tellement riche, tellement puissant.

 

Comment travaillez-vous avec les acteurs sur ce genre de rôles ?

T. O. : Comme pour tous les rôles de théâtre. Les acteurs sont ma seule source d’inspiration, d’énergie sur un plateau. Même maintenant que le spectacle existe, je voudrais continuer à travailler avec les acteurs car nous avons eu un énorme plaisir à plonger dans cette pièce. En plus, la structure de la salle, créée exprès pour Richard III dans un des espaces de la Schaubühne, est pérenne et nous projetons d’y jouer d’autres pièces de Shakespeare. Elle a d’ailleurs inspiré l’auteur Marius von Mayenburg, qui a eu très envie d’écrire pour cette salle.

 

C’est à lui que vous avez commandé une nouvelle traduction de la pièce. Était-ce pour en faire une version très contemporaine ?

T. O. : Non, pas vraiment. Pour moi, il n’est pas possible de traduire en vers allemands les vers anglais de Shakespeare ; les mots de la langue allemande ont plus de syllabes que les mots de la langue anglaise. Conserver les vers et les rimes détruit le sens. Nous avons donc choisi la prose pour mieux pénétrer la psychologie des personnages, pour être au plus près de la complexité des personnages. Nous n’avons pas cherché une traduction « contemporaine » mais juste une traduction compréhensible par rapport aux enjeux de la pièce. Nous avons donc choisi de faire traduire notre version en français pour le surtitrage des représentations au Festival d’Avignon, pour respecter la prose.

 

Dans un certain nombre de vos spectacles, il vous arrive d’ajouter des textes au texte original de la pièce présentée. Est-ce le cas avec Richard III ?

T. O. : Non, il n’y a pas eu d’ajout textuel. Nous avons même coupé près de quarante pour cent du texte original : les deux derniers actes de la pièce, les trois lamentos des trois femmes… De même, nous avons coupé les récits détaillés  de la bataille de Bosworth qui clôt la pièce, pour concentrer l’attention du public sur le psychodrame intérieur de Richard entouré de ses spectres. Il ne faut pas oublier que cette pièce est une pièce de jeunesse de Shakespeare.

Inversement, il y des moments si importants, si fulgurants qu’ils ne peuvent être écartés. « Mon royaume pour un  cheval », il est impossible de ne pas mettre cette phrase dans la bouche de Richard. Il y a une raison au fait qu’elle soit si célèbre. Si elle trouble à ce point, c’est sans doute qu’elle pose la question de cet homme qui a passé sa vie à vouloir le pouvoir, la puissance et la gloire et qui est prêt à tout échanger juste pour un cheval. Il y a une pensée philosophique sur cette question du pouvoir qui nous ramène à « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ». La vie est plus importante que le pouvoir, survivre en fuyant est plus fort que mourir bravement.

 

Entretien réalisé par Jean-François Perrier

pour le Festival d’Avignon 2015